Visiotime 2-2 / S. Katz
Par Stéphanie Katz, lundi 20 mars 2006 à 21:59 :: Visiotime / forum :: #10 :: rss
Hypothèse d’une méta-image / Stéphanie Katz
Bonjour à tous,
Si c’est une réelle satisfaction de relancer « la petite musique » de Visiotime, ce n’est pas seulement par ce que « la mise en commun des idées est chose précieuse », mais surtout par ce que, dans le contexte contemporain, Visiotime fait exception : c’est en effet un espace rare où la pensée prend le risque de laisser l’initiative de la parole et l’organisation des débats aux artistes. Des peintres qui pensent donc, qui l’affirment, et qui en appellent au dialogue. Après examen, les cadres théoriques proposés à la peinture contemporaine apparaissent exsangues, cadres trop peu concernés par les problématiques de l’image actuelle. Aujourd’hui, plus que jamais, le visible est en effet le nerf de la guerre. Et la peinture, en tant que dispositif originaire de la constitution des regards, entend en répondre.
Reste à savoir ce que nous devons entendre par visible, puis par image. Et reste ce que nous pouvons dire de leurs états contemporains respectifs. À ces questions, Visiotime 1 avait déjà apporté des ébauches de réponses, reprises ici par Philippe Hurteau . Il s’agit de se replacer dans les pas de notre premier voyage. Ainsi, je ne crois pas que ces artistes qui interrogent par la peinture le statut contemporain de l’image soient les observateurs d’un temps « d’après l’image ». L’image, en tant que dispositif qui construit le regard du spectateur, préexiste au contexte contemporain, et s’impose dès Lascaux et Altamira. Ou alors, il faudrait entendre « d’après l’image », comme on le dirait « d’après un modèle ». Ce qui désignerait une interrogation, par la peinture, des dispositifs immémoriaux de l’image. Quels sont alors ces dispositifs ? Toutefois, il y a bien un état contemporain de l’image, état spécifique, qu’il s’agit de décrypter. Les peintres ont ici une mission à remplir.
L’image est un dispositif capable, non pas de montrer, mais surtout de construire la posture du spectateur. Pris dans la tempête historique de la maîtrise des imaginaires, le dispositif instaurant un regard libre a été voué à diverses métamorphoses, que nous ne pouvons énumérer ici. Mais dans tous les cas, il s’est toujours agi de négocier une zone d’incomplétude dans le visible, afin que le spectateur puisse construire son regard dans cet écart. Depuis Altamira, jusqu’aux œuvres virtuelles, les artistes ont toujours su restaurer cette distance qui articule visible, infigurable et regard. La question de l’image ainsi conçue comme un dispositif de l’écart n’a donc jamais été affaire de contenu.
Alors, les peintres de Visiotime ne m’apparaissent pas comme des peintres « d’après l’image », mais plus précisément des peintres sur l’image. Ils œuvrent, dans une temporalité du retard, à réaménager une place pour le regard du spectateur contemporain contraint de se soumettre au flux du visible. Ces peintres sont donc des observateurs des états contemporains de l’image et des visibilités. Un public d’initiés pour le vrac du visible, en somme…En partant de ce terreau contemporain qui s’adresse à la vue de tous, ils semblent poser une hypothèse de travail : de ce flux ininterrompu du visible, parfois aliénant, parfois vivifiant, il est possible de faire une méta-image. Car la peinture, en tant que dispositif originaire, a en son pouvoir de restaurer l’écart constitutif du regard, écart qui semble bien s’être effacé des imageries mercantiles. Ce faisant, la peinture comme méta-écran originaire, interroge la nature contemporaine du visible, tendue entre image et imagerie. Leur projet est alors de construire un méta-regard actuel, comme on bricole une arme de résistance clandestine. Voilà pour le territoire.
On l’a compris, l’imagerie serait, par opposition à l’image, ce cadrage qui dénie la part de manque propre à tout projet de représentation. Partant, l’imagerie s’impose à son public comme un message sans faille, avec lequel il ne s’agit plus de construire un dialogue, mais qu’il faut assimiler, ou peut-être refuser. Véritable violence faite à la subjectivité du spectateur, l’imagerie invalide toujours le regard, sans jamais le construire. Ce faisant, elle « désapprend » à voir, et génère une véritable immaturité du spectateur. Si bien que l’histoire de cette violence faite aux regards reste à écrire, car il faudra bien un jour en comprendre la spécificité, ses enjeux mercantiles, ses dispositifs bouchés, et ses conséquences sur la communauté.
Ainsi, il existerait fondamentalement deux typologies du visible. Soient des images s’articulant à ce qui les excède, invoquant l’investissement du spectateur dans leurs vacances. Soit des images clôturées sur elles-mêmes, sans faille, chargées d’un message qui ne souffre aucune interrogation. De l’œuvre à la propagande, en quelques sortes…Voilà pour les dispositifs immémoriaux de l’image.
Toutefois, le contexte contemporain, s’il peut se lire à partir de cette distinction initiale, propose un terrain infiniment plus ambigu. Par exemple, il est devenu particulièrement opératoire aujourd’hui d’interroger les conditions qui président à l’élaboration des images et des imageries : qui paye ? Qui gagne à la démonstration ? Qu’en est-il des conditions de captation ou d’élaboration ? Ces conditions sont-elles visibles ou occultées ?
Si bien qu’à poser ces questions, on renoue avec une problématique, elle aussi, immémoriale, celle de la responsabilité implicite du fabricant de l’image et de son commanditaire. De tous temps, depuis les inscriptions rituelles sur les parois des cavernes, jusqu’aux documentaires réalisés tant pour « Faut pas rêver » que pour Strip- tease , en passant par la peinture religieuse et les portraits de régents, les artistes ont eu à négocier avec le pouvoir. Pour la plupart, ils sont toujours parvenus à éviter le sacrifice du regard du spectateur sur l’autel de la propagande de leur commanditaire. Dur labeur… Mais, jusqu’à nous, l’image a su résister. Pourquoi sommes-nous, aujourd’hui, plongés dans cette inquiétude de voir mourir l’image au profit de l’imagerie ? Pourquoi les peintres de Visiotime éprouvent-ils la nécessité de se saisir de cette douleur contemporaine du visible ? Pourquoi envisagent-ils que leur outil-retard, la peinture, soit à même de remplir une mission salvatrice ? Nous n’avons pas fini de répondre à ces questions, tant elles concernent un décodage des nouveaux rouages du monde.
Cependant, je ferais une hypothèse. Si les fabricants d’images ont depuis toujours su négocier avec la puissance de leur commanditaire, c’est bien parce qu’il y avait un commanditaire. Un individu tenait les cordons de la bourse. Le dialogue initial ne se tenait pas entre peintre et spectateur, mais entre peintre et producteur. Un dialogue possible avec l’argent, donc.
Aujourd’hui, le contexte est tout autre. Si nous avons toujours la bourse, nous avons perdu le commanditaire, à moins que nous ne l’ayons déjà tué. Le pouvoir n’appartient plus, ni à un roi, ni à mille prélats, ni à une communauté de présidents. Le pouvoir s’appartient à lui-même, c’est-à-dire à l’argent. Si bien que le concepteur de visibilités n’a de comptes à rendre à personne. Il ne doit que justifier d’un retour sur investissement concret et calculable. La tenue symbolique du visible, qui concernait le commanditaire, s’est évaporée. Ne reste plus que le calcul des pertes et profits, qui n’intéresse que la banque.
S’inaugure ici le règne des imageries délinquantes, qu’aucune loi symbolique ne conditionne plus. C’est à partir de cette nouvelle ère que les peintres de Visiotime envisagent leur travail : s’approprier cette délinquance du visible, afin d’en interroger les mécanismes. Ce faisant, la peinture renoue avec une méta-image que son histoire avait déjà su mettre en place : depuis le miroir des « Epoux Arnolfini », jusqu’au miroir convexe anamorphique de l’autoportrait de Parmiggiano, en passant par tous les miroirs aux reflets vides ou improbables de Vermeer, Matisse et Bacon, la peinture connaît depuis longtemps ses propres stratégies critiques. Mais aujourd’hui, la mission de cette méta-image n’est plus seulement d’interroger la part d’illusion toujours en charge dans la représentation. Elle assume dorénavant une responsabilité ouvertement politique. C’est en effet toute la question de la maturité des regards qui est ici en jeu : comment éduquer le spectateur, dans un monde qui a financièrement programmé l’immaturité du spectaculaire ? C’est à ce titre que, plutôt qu’une méta-image, les peintres de Visiotime inventent peut-être un méta-écran inédit, capable d’interroger le statut, la nature, la puissance et les faiblesses du support contemporain du visible. Le visible n’est pas responsable de l’usage qu’on en fait. Le choix entre la fabrication d’une image ou d’une imagerie n’incombe plus aujourd’hui qu’à son fabricant, qui assume la charge de trouver le contexte financier favorable à son projet. Lourde tache…
C’est dans cet esprit que je comprends le projet Visiotime. Il s’agit, pour ces peintres ayant opté pour le camp de l’image, de construire la communauté capable d’en protéger la responsabilité. Ce choix relève d’un combat. Ceci pour poser autrement la question du lien entre image, religion, et spiritualité.
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