Bonjour à tous ,

A sa modeste échelle, quelque chose s’est produit avec Visiotime1.

Il y a eu une stimulation provoquée par la « conversation électronique » et le catalogue a circulé dans les ateliers. L’exposition (1) a été normalement ignorée par tous les officiels régionaux de la culture et elle n’aura été vue que par un public fort restreint, mais peu importe, elle a été perçue, et sa petite musique têtue peut continuer.

Je crois que la force fragile de ce projet est due à ceci : d’une part, comme le disait Stéphanie Katz, « la mise en commun des idées est une chose précieuse », d’autre part beaucoup de peintres, en France, (mais ailleurs aussi certainement), ressentent le besoin de définir de nouveaux territoires pour leurs recherches. Ce territoire, comme le résume Paul Ardenne, pourrait se définir en creux (dans un premier temps), «contre un double point de vue (…). L’un, fonctionnant au nouveau, n’aime que les médiums à la mode, technologiques notamment, alors que l’autre, nostalgique-cynique, cautionne du peintre, la seule posture du survivant »*.

Plus spécialement en France, nous avons cette situation de partage très verrouillé : d’une part un milieu de l’art contemporain qui ne s'intéresse que fort peu à la peinture, de l’autre un milieu de la peinture dominé par une esthétique rétro propre à rassurer le collectionneur-bourgeois, et porteur des relents d’un certain « retour à l’ordre ».

Il s’agit de montrer que la peinture peut répondre du monde contemporain et de débattre si c'est important qu'elle le fasse. Si elle peut et si elle doit se connecter à ce que son époque a d’unique, de singulier, bref, de réel. Qu’elle ne s’oppose nullement à l’art dit « contemporain » - ce qui est une problématique franco-française - mais encore qu’elle peut , en plus d’être un art contemporain , être un art d’avant-garde en trouvant une pertinence historique nouvelle dans le rapport qu’elle instaure avec le regard contemporain façonné par les technologies numériques de l’image. Montrer aussi que l’interdit de la représentation en peinture est une forme puritaine de l’académisme.

Visiotime 1 a tenté de cerner ce territoire, Visiotime2 essaiera de le préciser.

D’abord le rapport à l’Image. Le fait que le travail de ces peintres n’est pas de construire une image de leur imaginaire, mais que le désir et l’énergie du tableau s’appuient souvent sur une image qui existe déjà et dont ils ne sont pas les auteurs. Leur vision existe « après l’image », comme si les images étaient déjà un paysage, une réalité. Ce qu’on reconnaît sur leurs tableaux n’en fut pas le modèle ; le modèle, ce fut une image de ces choses. John Baldessari, qui pourrait être un des parrains de ces recherches, déclarait : « Si une image existe déjà, il n’y a pas de raison pour en utiliser une nouvelle ». «Détournement » ou « appropriation » ne suffisent pas à exprimer ce qui est en jeu dans ce qui demeure un processus de transformation. Ces images déjà familières sont plutôt comme une matière première à transformer, et aussi un langage à subvertir. Notons au passage que ce processus se situe radicalement ailleurs que dans une opposition figuration-abstraction désormais inopérante. Ce qu’on nomme généralement « abstrait » (au lieu de non-figuratif) n’étant qu’un cas particulier de l’image et non un ailleurs de l’image (comme on peut dire par exemple que l’ordre est un cas particulier du désordre).

Second point : le rapport au moment contemporain. Hier, je suis entré dans un magasin de vêtements, Sur un mur, au pied de l’escalator, on pouvait lire une inscription. Niveau 1 : la femme contemporaine. Niveau 2 : la femme intemporelle. J’ai pensé à la peinture, au fait que certains peintres veulent peindre un tableau contemporain et d’autres un tableau intemporel. Puis je me suis dit que cette opposition était aliénante et que l’objet du désir, le vrai, c’est la femme contemporaine et intemporelle à la fois. Il serait possible d’analyser l’histoire de la peinture selon le rapport qu’entretient le corps figuré et l’espace dans lequel s’inscrit cette figure. Chaque époque a tenté d’apporter une solution nouvelle à cette question. Cette histoire n’est toujours pas terminée. Les peintres qui nous intéressent ont conscience d’être pris dans une histoire (et dans une histoire de l’image) : ils font l’hypothèse que les images contemporaines, produites par l’industrie du spectacle, expriment certaines vérités de l’époque. Leur travail s’intéresse aux dispositifs contemporains de l’image dans le but d’inventer un rapport figure/espace significatif de cette époque. Il s’agit de puiser aux différents écrans, aux images de caméscope, de web-cams, aux images vidéographiques en général. Emettre l’hypothèse que l’age numérique de l’image induit un rapport figure/espace inédit. Visiotime : temps de la vision, vision du temps. Pourquoi ne pas interroger plus précisément ces dispositifs de l’image ? Que signifie au juste le numérique ?

Troisième point : une fixité revendiquée. Sur le plan technologique, la photographie est en quelque sorte mise au défi par la vidéo, et ceci grâce à la révolution numérique, (on peut soudain faire du cinéma sans producteur). On s’équipe de caméscopes pour coller de plus près à la réalité en enregistrant le mouvement. Le mouvement semble se confondre avec la vie, comme une des caractéristiques fondamentales du réel. Tout est mouvement, rien n’est fixe. C’est pourquoi les maris achètent un caméscope pour filmer l’accouchement de leurs femmes et ne pensent jamais à en faire un cliché…Que serait dans ce cas « l’instant décisif » cher à feu Cartier-Bresson ? Ici il faut encore citer Picasso, cité par Hélène Parmelin, eux-même cités par Rosalind Krauss (2), elle même citée par Régis Durand (3) ;-) : « Pour moi, Hélène, le rôle de la peinture n’est pas de dépeindre le mouvement, de mettre la réalité en mouvement. Son rôle est plutôt, pour moi, d’arrêter le mouvement. Il faut aller plus loin que le mouvement pour arrêter l’image. Sinon, on court derrière. A ce moment-là seulement, pour moi, c’est la réalité. » Il se pourrait que le vidéographique « court derrière la réalité ». Comment fait-on alors pour aller plus loin que le mouvement ? Certainement pas, donc, en se contentant d’appuyer sur le bouton « arrêt sur image » du lecteur (et voir alors un temps linéaire s’interrompre). Pour arrêter l’Image, il faut inventer une image, (une projection mentale ) qui condense en elles plusieurs temporalités. Le seul point de vue possible sur le mouvement (sur la vie, donc sur la mort, donc sur le temps) serait fixe. Il s’agit d’un dépassement du mouvement et d’une forme de réalisme qui ne court pas après le réel. Une forme de réalisme empirique qui préfère introduire une idéalisation car elle sait que la saisie du réel en tant que tel est une utopie. Et si c’était cela qu’on appelle « peinture », et qui se voit parfois aussi dans l’art de la photo : un regard sur le temps extérieur à lui-même ? L’utopie d’un point de vue sur le temps. Visiotime .



Voici donc des questions que je me pose. Je les lance a ceux qu’elles pourraient peut-être inspirer (c’est la règle du jeu) :

- Qu’entend-on au juste par dispositif de l’image ? Les « images contemporaines » numériques en proposent-elles de nouveaux ?

- Le « vidéographique » -comme avant lui le photographique, puis le cinématographique – peut-il être une source d’inspiration pour la peinture ?

- Arrêter le mouvement peut-il nourrir une forme de spiritualité ?


Notes : [1] [2] [3]

Notes

[1] Visiotime1, Cesson –Sévigné, décembre 2002 / Philippe Cognée, Philippe Hurteau/ Paul Ardenne, Stéphanie Katz. Sur une invitation de Corinne Buchon.

[2] Rosalind Kraus, « l’inconscient optique », éditions « Au même titre », 2002.

[3] Régis Durand, « Rendre le langage de l’art à l’ordre des choses », catalogue de l’exposition contre / image, Carré d’art, Nîmes, éd. Actes sud.